Santé MAG
 

le Professeur Salim NAFTI,
Chef de service pneumologie à l’Hôpital
Mustapha, Président de la SAAP :

"La BPCO est une maladie méconnue,
sous diagnostiquée et sous traitée"

Elle est invalidante, à l’origine de milliers de décès par an et affecte d’abord les tabagiques. Dans cet entretien, le Professeur Salim Nafti, Chef de service pneumologie à l’Hôpital Mustapha, Président de la SAAP à l’origine de la création du premier Centre anti-tabac, Léon Bernard revient en détails sur ce qu’est la broncho-pneumopathie chronique obstructive.

Propos recueillis par Nahla Rif

La broncho -pneumopath ie chro- nique obstructive (ou BPCO) est une pathologie invalidante se traduisant par l’ obstr uction pr ogr essi ve des br onches. Quel s en sont l es symptômes, quell e est sa gravité ?

 

Il n’y a malheureusement pas de programme national de prise en charge de la BPCO en Algérie. Cette maladie est méconnue, sous diagnostiquée et sous traitée. Sur les 800.000 cas « identifiées» en Algérie il en meurt chaque année plus de 10% lors des exacerbations de la maladie soit une moyenne de 8000 cas par an !! On connait la cause principale de cette maladie dont la prévalence ne cesse d’augmenter, en raison du tabagisme en population générale. Si nous n’agissons pas rapidement, nous risquons dans les 10 à 20 prochaines années d’être débordés et nos professionnels de santé et nos structures deviendraient inadaptés à la prise en charge de la BPCO. Il faut souligner que c’est l’une de pathologie qui coûte le plus cher, elle représentera dans les dix prochaines années, un surcoût considérable pour la caisse de sécurité sociale. Seule la prévention et l’éducation de la population générale peut influer sur la prévalence de la maladie. La Société Algérienne de Pneumophtisiologie (SAPP) a tenté de pallier à ces insuffisances en rédigeant un « guide de pratique à l’usage des praticiens » en 2004 et que nous venons de réviser et mettre en jour en octobre 2011 et qui sera bientôt sur le site de la société. La SAPP a, donc, commencé par former et informer les professionnels de santé sur cette pathologie grave et invalidante en leur procurant les supports par une meilleure compréhension de la maladie.
Il faut aussi s’adresser à la population pour montrer les dangers du tabac (mais ceci tout le monde le connait à l’heure actuelle !) et surtout qu’il existe des praticiens susceptibles de les aider à arrêter de fumer. Nous avons procédé à l’ouverte de la première consultation antitabac en Alger en mai 2003. Cette structure fonctionne toujours et nos résultats sont très encourageants ! La SAPP a fait mieux : nous formons chaque année entre 50 à 60 praticiens pour faire du sevrage tabagique. Le prochain module se déroulera à Alger à la mi-novembre avec …90 praticiens ! Nous avons en 5 ans formé plus de 300 médecins venant de toutes les régions du pays à la lutte antitabac. Mais ceci n’aura pas de répercussion sanitaires, si on n’institualise pas la lutte antitabac dans les activités de santé. Il faut ouvrir ces centres et les faire fonctionner. Le Ministère de la Santé est en train d’initier avec l’aide de l’OMS un programme d’ouverture de 50 centres à travers le pays ! Mais en ma qualité de Président de la SAPP j’interpelle les autorités pour « traquer » le fumeur et le sanctionner, je dis bien sanctionner ! La phase de sensibilisation est terminée, il faut passer à une étape supérieure comment ?
En multipliant par 2 le prix du paquet de cigarettes, en, interdisant la vente au détail des cigarettes sur les trottoirs ! En infligeant une amende à tout fumeur pris en flagrant délit de fumer dans un lieu public et enfin en traquant les contrebandiers qui nous importent des cigarettes contrefaites, qui ne répondent à aucune norme admise.

Quel est enfin votre sentiment d’échec (?) – quant aux résultats obtenus au ni veau du DAT Léon Bernard ?Quel est le taux de succès?
La consultation d’aide au sevrage tabagique à l’Unité de Contrôle de la Tuberculose et des Maladies Respiratoires du CHU Mustapha fonctionne depuis plus de 8 ans.Nous recevons en moyenne entre 300 et 400 fumeurs qui désirent arrêter .
Nous obtenons un pourcentage d’arrêt définitif de l’ordre de 20% soit une moyenne de 80 arrêts par an.
Il ne s’agit pas à proprement parler d’échec mais de résultats moyens. Pour mémoire, les meilleurs centres de sevrage dans les pays développés ne dépassent pas le 30 à 35% avec toute la logistique dont ils disposent. Les 80% qui ne réussissent par leur sevrage le doivent à plusieurs facteurs : Une motivation faible, une forte dépendance, des conditions socio-économiques difficiles (coûts élevé des substitutifs nicotiques, pas de soutien de la caisse de sécurité sociale), à un environnement défavorable et à l’absence de sanctions contre les vendeurs, les trafiquants et les consommateurs de tabac.
On peut agir au moins sur les 3 derniers points sur lesquels repose toute politique contre le tabagisme dans les pays développés et qui sont inexistantes chez nous ! •

La broncho-pneumopathie chronique obstructive est une maladie chronique et lentement progressive, caractérisée par une diminution, non complètement réversible, des débits aériens. Le diagnostic est fondé sur la spirométrie qui implique la mesure du volume expiratoire maximal par seconde (VEMS) et la capacité vitale lente (CVL). Il est fondé sur un rapport VEMS/CV inférieur à 70%. Les symptômes de la maladie sont à rechercher surtout chez les sujets à risque fumeur chronique (plus de 10 PA) âgé de plus de 40 ans.
Les symptômes les plus révélateurs et qui permettent de déceler la maladie sont : Une toux répétitive ou intermittente souvent négligée par le malade ; une expectoration, quel que soit le type, une dyspnée parfois méconnue car le malade « s’adapte » à sa dyspnée persistante ou apparaissant à l’effort ou lors des exacerbations d’une exacerbation.
En plus des éléments cités plus haut, on peut retrouver des signes généraux à type de fièvre, la toux est productive avec expectoration muqueuse ou mucopurulente, plus ou moins abondante et aggravation de la dyspnée. Néanmoins, la maladie évolue dans le temps surtout si le sujet continue de fumer. Ceci est dû au déclin accéléré de son VEMS. C’est ainsi que la maladie présente divers stades de sévérité corréléavec la valeur du VEMS. Il existe quatre stades qui passent de peu sévère à très sévère. La détermination du stade de la maladie est indispensable car elle conditionne le traitement et le pronostic.

Qu’ en est-i l de sa prévalence ?
Quelles sont les personnes à risque, voire celles qui sont les plus à même de contracter cette maladie, mis à part les tabagiques ? (chiffres, statistiques, sexes…).
La prévalence estimée de la BPCO varie de 4 à 6% chez les hommes et de 1 à 3% chez les femmes. Ces chiffres ne sont pas exhaustifs vu qu’il est établi que la malade est sous-évaluée car sous diagnostiquée. En Algérie, l’on estime que le nombre de sujets atteints de BPCO avoisine les 800.000 personnes. Bien sûr ces chiffres sont également en-deçà de la réalité vu que 44% de la population masculine de plus de 15 ans fume, ce qui représente l’équivalent d’ 1 homme sur 2. Il est à noter que le tabagisme féminin est de l’ordre de 9% soit une femme sur 10 de plus de 15 ans.
Tous ces fumeurs sont donc des sujets potentiels à développer une BPCO. De plus, il y a ce qu’on appelle les effets délétères du tabac auxquels s’ajoutent ceux de la pollution atmosphérique. En effet, 80% des habitants de la capitale seront affectés de maladies respiratoires dans la décennie à venir.
En substance , les sujets à risque sont d’abord les fumeurs puis les sujets exposés à la pollution atmosphérique en milieu urbain, en raison de tous les polluants dégagés dans l’atmosphère par les unités industrielles (SO2) et la circulation automobile.
Il faut souligner le rôle des infections respiratoires de l’enfance (rougeole, coqueluche, bronchiolites ou bronchites ou pneumonies) qui surviennent avant l’âge de 2 ans et qui diminuent de manière significative le VEMS à l’âge adulte.
Un déficit génétique heureusement rare (mois de 1%) est aussi incriminé dans la survenue de BPCO, il s’agit du déficit en alpha 1 antitrypsine.
Enfin, l’hyperréactivité bronchique ou HRB est aussi reconnue comme étant un facteur de risque de la maladie.
L’HRB est responsable d’une accélération du déclin annuel du VEMS.

En plus du traitement, il est aussi question de suivi, de quelle nature est-il?
Comme pour toutes les maladies chroniques le traitement prescrit dans la BPCO est pratiquement à vie, d’où la nécessité d’un suivi pour évaluer l’évolution de la maladie (aggravation, stabilisation,…) et la réponse au traitement. Il faut noter un élément capital dans la BPCO : Il ne s’agit pas uniquement d’une maladie respiratoire, mais « d’une maladie générale à point de départ respiratoire » (Ch. Prefaut). Aussi le traitement vise bien sûr l’appareil respiratoire mais aussi et surtout les conséquences générales de la maladie. Le suivi a pour objectif de s’assurer de la bonne observance du traitement, d’éviter ou de réduire les erreurs de prescriptions observées surtout s’il y a une automédication (fréquente dans les maladies chroniques). Il faut surtout un programme d’éducation sanitaire pour procéder à un sevrage tabagique indispensable lors de la BPCO. L’éviction, si possible, de toute pollution domestique ou professionnelle, le traitement précoce de tout épisode d’infection bronchique qui peut être responsable d’exacerbation et la prévention des infections virales (vaccin antigrippal) ou bactériennes (vaccin contre les pneumocoques) le malade est également suivi pour lui appliquer une kinésithérapie et des exercices ventilatoires qui améliorent sensiblement la qualité de vie.

Un programme de réentrainement à l’effort doit être instauré. Ce programme de réentrainement consiste à pratiquer une activité physique quotidienne d’endurance adaptée au patient quel que soit le stade de la maladie. En général, ces patients souffrent de dénutrition qui altère profondément la masse musculaire. Aussi cette ré nutrition est un impératif thérapeutique. Enfin, à un stade évolué de la maladie un apport d’oxygène devient indispensable. C’est une oxygénothérapie à long terme ou OLT qui augmente l’espérance de vie, et ce, de façon proportionnelle à la durée quotidienne de l’oxygénothérapie. La qualité de vie et les performances intellectuelles sont nettement améliorées chez les sujets BPCO mis sous OLT.

Que pouvez-vous a priori nous dire sur l’ enquête épidémiol ogique de prévalence sur la BPCO en Alg érie ? Quel est l’ intérêt de sa réalisation à l’ échel le maghrébine ?
L’Algérie participe avec 10 pays (Egypte, Jordanie, Liban, Maroc, Pakistan, Syrie, Tunisie, Turquie, les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite) à une étude multicentrique internationale sur la prévalence du tabagisme et de la BPCO.
Cette enquête menée en population générale concerne tous les sujets des 2 sexes de plus de 40 ans, dont la sélection se fait sur la base d’un questionnaire dit de secreening pour identifier les « sujets potentiels BPCO ». Le questionnaire collecte des données démographiques et sur les symptômes respiratoires ainsi que les habitudes tabagiques surtout pour les sujets fumeurs à plus de 10 PA.
Le diagnostic de BPCO repose sur un deuxième questionnaire pour les « sujets potentiels » qui précise les symptômes de la maladie et en particulier la dyspnée.
Une fois les sujets sélectionnés ils sont invités à subir une spirométrie pour mesurer leur degré d’obstruction bronchique.
Le trouble ventilatoire obstructif est l’élément clé du diagnostic de la BPCO.
Sont rapportés ici, uniquement les résultats préliminaires concernant l’Algérie. A la fin de la phase de screening 3714 personnes ont été contactés par un call center. Parmi ces 3714 personnes, 4,5% présentent des symptômes respiratoires chroniques à type de toux et d’expectoration plus ou moins associés à une dyspnée.
Au deuxième questionnaire, le pourcentage de sujets « potentiels BPCO » est de 2,8%. Ces 2 phases qui ont été achevées en aout 2011, ont été immédiatement suivies par la phase spirométrie (en cours).
L’analyse de résultats de la phase spirométrique permettra d’avoir une idée précise sur la prévalence de la BPCO en Algérie. Cette étude comporte plusieurs objectifs secondaires parmi lesquels l’analyse des habitudes tabagiques qui seront publiés prochainement. L’intérêt d’une telle étude à l’échelle du Maghreb et du Moyen Orient permettra de comparer la prévalence de la BPCO retrouvée dans les pays en voie de développement à celle des pays développés où la prévalence de la BPCO est de 2,6%. Sur la base de ces résultats on pourra mener des actions pour mieux lutter contre le tabagisme et tous les facteurs de risque de la BPCO, car seule la prévention permettra de réduire les coûts, les handicaps et les décès engendrés par cette terrible maladie.

Quel le est la pol itique de l ’état en matièr e de pr ise en char ge de cette maladie vu qu’il n’existe, à ce jour, que l e Centr e Anti-tabac Léon Bernard à Alger ? (l e pr ojet des 50 centres,…) Que préconisez-vous en tant que Président de la Société Algérienne de Pneumo-phtisiologie ?

LES STADES DE L’EVOLUTION DE LA BPCO
1 : peu sévère toux, expectoration, dyspnée (symptômes d’intensité variable). toux, expectoration, dyspnée (symptômes d’intensité variable).
2 : modérée Toux, expectoration et dyspnée (symptômes permanents). VEMS/CV < 70%
VEMS entre 30% et 50%
3 : sévère Dyspnée de repos, avec exacerbations fréquentes diminuant la qualité de vie VEMS/CV < 70%
VEMS entre 30% et 50%
4 : très sévère Invalidité respiratoire Pronostic vital VEMS/CV < 30%
La BPCO est une maladie méconnue, sous diagnostiquée et sous traitée.
800.000 cas identifiés en Algérie. 8000 décès par an soit plus de 10% lors des exacerbations de la maladie.
C’est l’une des pathologies qui coute le plus cher. Elle représentera dans les dix prochaines années, un surcoût considérable pour la caisse de sécurité sociale.
Les praticiens dénoncent l’inexistence de programme national de prise en charge de la BPCO en Algérie.
Elaboration par La Société Algérienne de Pneumo-phtisiologie (SAPP) d’un « guide de pratique à l’usage des praticiens » en 2004, révisé et mis à jour en octobre 2011 bientôt disponible sur le site de la société.
La SAPP forme chaque année entre 50 à 60 praticiens pour faire du sevrage tabagique.
300 médecins formés à la lutte anti-tabac à l’échelle nationale en 5 ans.